La théorie de l’apprentissage

La théorie de l’apprentissage

“Mais je comprends pas, j’ai écarté ma main gauche, serré mes doigts sur ma rêne droite, reculé ma jambe droite et serré ma jambe gauche, le tout en même temps et il n’est toujours pas en double pirouette au galop !!!” “Mais Mireille … il n’est pas débourré ton cheval ! Il ne sait même pas ce que ça veut dire quand tu écartes ta main !!!” “Olala, mais si il doit comprendre !!! Il est vraiment idiot ce cheval, il comprend rien !!”

… Et non ! Ne partez pas du principe que votre cheval n’est pas très malin ! Il faut simplement utiliser les bonnes méthodes. Une fois que vous aurez compris comment votre cheval apprend, vous pourrez lui faire faire tout ce que vous voudrez !

Parlons alors un peu de ce qu’on appelle “la théorie de l’apprentissage”.

“Je ne monte pas de jeunes chevaux, ça ne me concerne pas votre truc là !!”

FAUX, FAUX et même ARCHI FAUX !!

TOUT ce que l’on fait avec nos chevaux relève de l’apprentissage.

Quand vous tirez sur la longe il avance → c’est parce qu’il l’a appris.
Quand vous serrez vos jambes il avance → c’est parce qu’il l’a appris.
Quand vous fermez vos doigts sur vos rênes il s’arrête → c’est parce qu’il l’a appris.

Et cetera, et cetera.

SAUF que … même si vous n’êtes pas celui qui l’enseignez au cheval, il est primordial de comprendre COMMENT apprend et comprend un cheval pour que vous puissiez être précis et efficace dans vos demandes. Parce que si vous ne demandez pas correctement, vous n’obtiendrez pas la réponse à votre demande, et ça peut vite être l’escalade. C’est comme ça qu’on en vient à punir un cheval qui n’a simplement pas compris ce qu’on lui demandait, et c’est comme ça qu’on en fait des chevaux peureux ou dangereux !

Nous cavaliers, faisons beaucoup d’erreurs (désolée …), mais de manière inconsciente et involontaire, par simple manque de connaissance de la manière dont les chevaux fonctionnent et apprennent. Ce genre de connaissance mériterait d’être plus largement répandue. Si vous avez un peu de temps devant vous, je vous conseille de jeter un oeil à cette démonstration d’Andy Booth qui devrait vous convaincre : 

Les deux types d’apprentissages

Il existe en fait deux grands types d’apprentissages [1] :

  • l’apprentissage non associatif
    • l’habituation
    • la sensibilisation
  • l’apprentissage associatif
    • le conditionnement opérant
    • le conditionnement pavlovien

Les 4 méthodes sont utiles et sont à la base de tout l’apprentissage du cheval, peu importe sa discipline, peu importe son “mode d’utilisation”.

On ne va parler dans cet article que de l’apprentissage associatif, et plus particulièrement du conditionnement opérant parce que c’est ce qui vous concerne le plus en tant que cavalier, mais je vous glisse un petit mot à propos des autres méthodes.

L’habituation c’est … l’habituation à un stimulus, donc la diminution progressive des réactions du cheval lors de l’application de celui ci. On habitue un cheval à la douche par exemple.

La sensibilisation au contraire c’est quand on cherche à exacerber une réaction face à un stimulus.

Le conditionnement pavlovien, c’est apprendre à un cheval à “réagir à l’apparition d’un stimulus secondaire” [1]. L’exemple le plus typique c’est la méthode du “clicker training” où on va associer le bruit du clicker à de la nourriture. Dès qu’on donne à manger au cheval on clique. Ce bruit va progressivement remplacer la nourriture par réflexe pavlovien. A l’inverse on peut associer ça à une punition et le bruit du clicker peut devenir une punition pour le cheval.

Quand le bruit de la brouette qui couine est associé à « manger », c’est du conditionnement pavlovien ! ©Equisense

Penchons nous maintenant sur le conditionnement opérant.

Le conditionnement opérant : une histoire de renforcements.

Le conditionnement opérant, c’est le fait d’apprendre au cheval à associer consciemment à un ou plusieurs ordres une action / une réponse de sa part.

Il existe pour ça deux méthodes. C’est ce qu’on appelle les “renforcements”, en l’occurrence le renforcement positif et le renforcement négatif.

Positif et négatif ne veulent pas dire ici “bien” ou “mal” mais plutôt “par addition” ou “par soustraction”.  En effet, les chevaux n’étant pas doués de langage (en tout cas pas comme nous), il faut leur apprendre en utilisant un langage “universel” à savoir “c’est cool / ça fait du bien” et “c’est pas cool / ça fait pas du bien”. Le renforcement c’est ça.

Du coup quand on veut apprendre quelque chose au cheval, on a deux possibilités :

  • soit on cherche à lui faire faire une action et dès qu’il l’a faite on lui donne une récompense (“Quand je tape dans le ballon je trouve une carotte en dessous : c’est cool ! Je vais recommencer pour voir si y’a pas une autre carotte”) → C’est le renforcement positif (par addition d’une récompense)
  • soit on cherche à lui faire faire une action en le mettant dans une situation inconfortable jusqu’à ce qu’il fasse cette action. On retire alors l’inconfort quand il a effectué l’action en question (“Quand elle serre ses jambes sur mes côtes ça fait pas du bien, c’est pas cool, mais si je pars au trot à ce moment là elle arrête de serrer ses jambes alors c’est cool !”) → C’est le renforcement négatif (par soustraction d’un inconfort)

Et vous comprendrez facilement que l’équitation classique est basée quasiment entièrement sur le renforcement négatif ! On serre les jambes pour avancer, on ferme les doigts pour s’arrêter, on tire sur la longe, on met des enrênements pour faire céder … Or le renforcement négatif peut parfois être vécu comme un stress pour le cheval, surtout s’il ne comprend pas ce qui est attendu de lui. Et en y réfléchissant un peu, on se rend compte qu’avec les autres espèces d’animaux on utilise beaucoup plus le renforcement positif, et surtout la récompense alimentaire (c’est la plus efficace).

Un exemple bien connu d’apprentissage par renforcement positif

Et la punition là dedans ?

La punition fait aussi partie du conditionnement opérant. On punit quand on veut “décroitre la probabilité d’occurrence ou l’intensité d’un comportement” [2]

Les punitions peuvent aussi être “positives” et “négatives” :

  • soit on retire un stimulus agréable pour punir d’un comportement désagréable (“Quand c’est l’heure de la nourriture et que je gratte par terre, on ne me donne pas à manger, pas cool !”)punition négative (par soustraction)
  • soit on ajoute un stimulus désagréable pour punir d’un comportement désagréable (“Quand je mors, je reçois une claque sur le nez, pas cool !”)punition positive (par addition)

Le problème de la punition, particulièrement de la punition positive, c’est un problème de timing. Si le cheval ne fait pas l’association entre son action et la punition, il ne peut pas comprendre. OR … la plupart du temps on utilise très mal la punition. [1]

Prenons l’exemple typique du cheval qui fait un refus à l’obstacle. Le cheval s’arrête, le cavalier se remet bien en selle parce qu’il a été un peu déséquilibré, repart au galop et punit son cheval par un coup de cravache. C’est le cas typique du cheval qui va être puni … pour avoir répondu aux aides du départ au galop ou pour être revenu au calme !!! Le temps étant très long (plusieurs secondes, c’est très long) entre l’action non désirée du cheval (le refus) et la punition (coup de cravache), le cheval ne peut pas comprendre, et c’est une source de stress intense pour le cheval.
Dans ces cas là, il vaut mieux s’abstenir de toute punition.

La punition peut aussi être involontaire. C’est le cas des coups dans la bouche du cheval lors des gros sauts par exemple. Le cheval est puni pour avoir sauté, il ne va pas vouloir y retourner franchement.

Si vous devez punir votre cheval, pensez donc bien à être très rapide après le stimulus, à appliquer une punition mesurée, et à retourner au calme très rapidement pour que la punition ne se transforme pas en crainte envers vous. Si vous n’avez pas le temps de punir le cheval (cavalier déséquilibré suite au refus), mieux vaut ne rien faire, re-franchir l’obstacle, et renforcer positivement à la réception (gratouillis au garrot par exemple).

©Equisense

Tout est une question de timing …

Que ça soit pour une punition ou pour un simple apprentissage, la notion de timing est primordiale. En effet, trop tard c’est … trop tard …

Qu’importe le type de renforcement, si vous attendez trop entre la réaction du cheval et le renforcement ou la punition, il ne pourra pas faire l’association correctement. Si vous vous fâchez 40 min après la bêtise, ça ne sert à rien ! Mais sans aller dans la caricature, imaginez simplement que vous serrez les jambes dans le but d’avancer, si votre cheval se met à partir au trot comme voulu mais que vous ne desserrez les jambes que plusieurs minutes après ou pas du tout, il ne risque pas de comprendre ce qu’il a bien fait ou ce que vous attendiez de lui. De la même manière, si votre cheval tape dans son ballon comme attendu et que vous lui donnez sa carotte en repartant 2h après, il ne risque pas de faire le lien.

Ca parait assez évident sur le papier comme ça et ces exemples sont un peu exagérés, mais dans les faits, la plupart des cavaliers ne respecte pas cette question de timing et ce souvent de manière inconsciente. En effet, on garde tout le temps les jambes serrées à bloc (donc on ne relâche pas le stimulus désagréable au moment où le cheval y répond), on donne des micro coups de talons à chaque foulée sans s’en rendre compte, on a l’assiette qui travaille trop, on a les doigts qui restent serrés sur les rênes et on applique une tension constante… Tout ça ce sont des actions que l’on fait sans s’en rendre compte et qui perturbent le cheval et son apprentissage parce que le timing n’est pas bon, parce qu’on ne relâche pas assez vite voire pas du tout ou parce qu’on ne récompense pas assez vite.

Si on desserrait systématiquement les jambes quand le cheval avance, on n’aurait pas besoin de faire de leçons de jambes … 😉

 

Les 10 principes fondamentaux selon l’ISES

Pour finir, voici les 10 principes fondamentaux de la théorie de l’apprentissage selon l’ISES (International Society for Equitation Science). Ces principes établis par des chercheurs spécialistes de l’apprentissage vous permettront d’améliorer votre pratique pour avoir un cheval bien dressé, obéissant et bien dans sa tête [2].

#1 – Travaillez en respectant le comportement et les capacités cognitives du cheval

Ne pas respecter la nature du cheval et l’empêcher d’exprimer des comportements propres à son espèce est une source de stress importante et donc un frein à son apprentissage. C’est le cas des chevaux que l’on isole et qui n’ont jamais le droit d’aller renifler les copains. N’oubliez pas, les chevaux dits “mal aimables” sont souvent des chevaux trop isolés … Et les chevaux isolés ne peuvent pas apprendre dans des bonnes conditions.

#2 – Appliquez correctement la théorie de l’apprentissage

… en respectant les types d’apprentissage, en utilisant correctement le renforcement positif et négatif, en ne punissant pas si ça n’est pas nécessaire …

#3 – Instaurez des signaux faciles à distinguer

Posez vous cette question simple : ma demande était-elle claire et distincte ? Mon cheval pouvait-il la comprendre ? Lui ai-je vraiment bien demandé ? La plupart du temps, un cheval qui ne fait pas ce qu’on attendait de lui c’est un cheval qui n’a pas compris parce que la demande n’était pas claire, et non un cheval qui ne veut pas faire.

#4 – Façonnez progressivement les réponses et les mouvements

Chaque chose en son temps !! “Demander beaucoup, se contenter de peu, récompenser beaucoup” Si vous voulez apprendre à votre cheval à taper dans un ballon, n’attendez pas qu’il marque un but pour le récompenser. S’il touche le ballon c’est déjà une action à récompenser.

#5 – Travaillez les réponses une par une

Appliquer 18 signaux en même temps ne peut pas être intelligible pour le cheval et entraîne petit à petit une désensibilisation. Pour lui demander une action, décomposez vos signaux dans le temps pour qu’il comprenne là où vous voulez en venir.

#6 – Apprenez lui une réponse par signal

Chaque signal doit correspondre à une réaction attendue. Si vous serrez vos doigts sur vos rênes et que vous attendez tantôt qu’il s’arrête, tantôt qu’il fasse un salto arrière, il y a peu de chances que vous obteniez quelque chose de précis.

#7 – Instaurez des habitudes

Les mêmes signaux doivent être appliqués au même endroit, dans la même position et dans le même contexte. Si votre cheval a appris à partir au galop quand vous dites “galop” à la longe, n’attendez pas qu’il parte au galop quand il est attaché en salle de pansage et surtout ne le punissez pas pour ne pas avoir avoir répondu…

#8 – Recherchez la persistance des réponses

C’est le principe du “cheval qui se porte”. Le cheval doit être autonome et vous ne devez pas redemander la même chose toutes les 3 secondes pour que le comportement dure. Si vous serrez les jambes pour partir au trot, le cheval doit rester au trot jusqu’à ce que vous lui demandiez de repasser au pas.  

#9 – Evitez et dissociez les réactions de fuite

“Toute méthode d’entraînement qui cherche volontairement à déclencher des réactions de peur du cheval est à bannir car la peur inhibe l’apprentissage et affecte [considérablement] le bien-être du cheval”. Tout est dit.

#10 – Travaillez quand le cheval est calme

Travailler un cheval stressé n’a pas de sens et aucun intérêt car il sera incapable de comprendre ce qu’il fait de bien ou de mal. Si votre cheval est stressé, rien ne sert de travailler !

Voilà ce que je pouvais vous dire dans un premier temps sur l’apprentissage. C’est un sujet fondamental dans notre relation aux chevaux car de mauvaises réactions de notre part, qu’elles soient voulues ou non, ne peuvent qu’entrainer du stress et du mal être chez le cheval. Comme pour les enfants, l’apprentissage ne se fait jamais sous la contrainte, et le jeu est un fabuleux vecteur d’apprentissage et de complicité.

Petit moment de complicité ©Equisense

A très vite pour un prochain article,
Camille Saute,
Responsable R&D chez Equisense.

 

Bibliographie

[1] L. Lansade, M. Vidament, A. C. Grison, et H. Roche, « Principes d’apprentissage », Equipaedia, juillet 2015. [En ligne]. Disponible sur : http://www.haras-nationaux.fr/information/accueil-equipaedia/comportement-ethologie-bien-etre/cheval-et-vie-domestique/principes-dapprentissage.html. [Consulté le: 10-juill-2017].

[2] A. N. McLean, P. D. McGreevy, et J. W. Christensen, « Principles of Learning Theory in Equitation », International Society for Equitation Science. [En ligne]. Disponible sur: http://equitationscience.com/equitation/principles-of-learning-thoery-in-equitation. [Consulté le: 10-juill-2017].

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